« Laissez passer l'Académie ! »

C'est par cette injonction solennelle que Maurice Cullaz, alors président de l'Académie du Jazz, fut accueilli par l'huissier lors des funérailles de Jean Cocteau en 1963. On imagine la tête du fumeur de pétards pris pour un immortel : méprise inespérée et rétrospectivement édifiante quand on sait la méfiance que la Coupole -déjà avec Boileau ou Corneille- a toujours manifestée vis-à -vis de l'art musical, pourtant à son origine au même titre que la poésie. Mais pour l'Académie du Jazz, la voix de la liberté ne s'était pas éteinte avec celle de la «Voix Humaine» ; s'était-elle formée dans les esprits libres autour du Groupe des Six*, -dandys, certes, mais assumant jusqu'au paradoxe leurs exaltations ? Je franchis le pas : quand Georges Auric, Cocteau -encore lui- ou Henri Sauguet adoubent Guy Lafitte, récompensent Martial Solal, ou distinguent Christian Chevallier (les trois premiers lauréats du Prix Django Reinhardt), n'entendent-ils pas chez ces jazzmen une sorte d'inévidence emportée par les sortilèges du rythme, qu'ils pressentirent naguère en écoutant les accords étranges des Gymnopédies et les syncopes furibardes du Sacre du Printemps ? Quand, plus tard, Boris Vian morigène les snobs (le comble du snobisme, bien sûr) et s'emploie à déboulonner les statues dans ses écrits sur le jazz, n'incarne-t-il pas cette indépendance d'esprit farouche, cet anti-conformisme somme toute bien français qu'Erik Satie professait avec quelques disciples pour sortir des «boniments tétralogiques**», calembours en frontispice ? Il n'y a, au vrai, rien de plus anti-académique aujourd'hui que cette Académie du Jazz : pour n'être chargée d'aucun dictionnaire, elle n'en dit pas moins franchement ses choix sur quelques noms propres, portée par cette camaraderie égalitaire où s'annulent les gloires et les titres de chacun au moment de jeter le vote dans le chapeau qui lui sert d'urne. Et elle a d'ailleurs raison des belles âmes en feignant d'ignorer notre époque où le jazz est donné pour mort (sur le disque) tout en affichant une insolente vitalité (sur la scène) : il faut être naïf pour croire qu'un art exprimé par un mot aussi puissamment laconique n'a pas la capacité de résister à toutes les attaques, à toutes les supercheries...
François Lacharme